La parole aux acteurs
À l’hiver 1975, des Franco-Ontariens et Franco-Ontariennes initient une campagne de désobéissance civile. La contestation est d’abord initiée de façon isolée par Raymond DesRochers à Ottawa et par Lise Pellerin à Sudbury. L’action individuelle se transforme pourtant en action collective à l’automne de la même année. Les germes de la contestation étaient présents depuis plusieurs mois chez les jeunes et le retentissement des premiers emprisonnements à Sudbury et Ottawa convainquent de fonder un mouvement plus structuré. De la grogne qui couvait, une forme de prise de parole collective émerge au sein de la jeunesse franco-ontarienne après la fondation du mouvement C’est l’temps! Les fondateurs du mouvement C’est l’temps! ne manquent pas d’imagination pour attirer l’attention de l’opinion publique.
De septembre 1975 jusqu’au mois de janvier et février 1976, le mouvement marque sa volonté de ne pas s’institutionnaliser comme l’ont fait d’autres regroupements communautaires. Le mouvement doit demeurer flexible et ne pas répéter l’erreur des groupes déjà établis, considérés trop conciliants avec les gouvernements. De sa structure de fonctionnement résultera l'originalité et les succès de la lutte de désobéissance civile qu'il entreprend, tout comme sa durée de vie limitée. Il ne s'agit pas d'une organisation ordinaire et officielle
Les coups d'éclat du mouvement C'est l'temps! Des actions individuelles aux actions collectives
Les actions individuelles :
«Le 13 juin 1975, Jacqueline Pelletier est emprisonnée parce qu’elle a refusé de payer sa contravention écrite en anglais seulement. À la même époque, Raymond DesRochers est déjà engagé dans des actions de désobéissance civile. Il refuse, pour sa part, de renouveler ses plaques d’immatriculation. Il veut obtenir des formulaires bilingues. Le 15 mai 1975, DesRochers comparaît devant les tribunaux de la province, parce qu’il conduisait une voiture dont les plaques étaient périmées. D’autres personnes vont relayer les revendications de Pelletier et de DesRochers et se font arrêter parce qu'ils refusent de payer des contraventions de stationnement et qu’ils conduisent sans plaque d’immatriculation. Le 9 juillet 1975, Charles LeMay comparaît à la Cour provinciale. Mentionnons aussi les noms de Jean-Marc Drapeau, Raymond Myre et Lise Denault qui sont tous acquittés pour des contraventions de stationnement illégal.
Les gestes de désobéissance civile sont aussi commis à l'extérieur de la région d’Ottawa. À Sudbury, le 11 juillet 1975, Lise Pellerin est emprisonnée. Son cas est plus dramatique puisqu'elle est isolée. Alain Poirier, un membre du mouvement, discute de ce qu'il est arrivé à Lise Pellerin :
Les actions collectives :
Sept mois après les premiers gestes de désobéissance civile de Jacqueline Pelletier et de Raymond DesRochers, une première réunion du mouvement C'est l'temps! a lieu le 11 septembre 1975. Il s'agit de se concerter pour mieux faire connaître les idées et revendications que chacun des contestataires partagent. La fondation du mouvement constitue la réponse collective à l’action individuelle des jeunes du Collège Algonquin.
Le 15 septembre 1975, le mouvement publie un premier communiqué de presse. Il souligne plusieurs des revendications collectives :
«Si, aujourd’hui, les Franco-Ontariens ont encore sujet de se plaindre, c’est que, dans les faits, très peu de progrès a été accompli depuis l’affirmation (publique, nous le répétons) de cette pieuse intention du premier ministre Davis : il est encore souvent impossible à un Franco-Ontarien d’obtenir dans sa langue des services aussi essentiels que les soins hospitaliers et médicaux, la justice et le bien-être social, pour lesquels il paie des impôts au même titre que ses concitoyens anglophones.»
Dans l’immédiat, le mouvement C’est l’temps! revendique le droit fondamental, pour les Franco-Ontariens, de s’exprimer librement (c’est-à-dire sans traducteur interposé) devant les tribunaux de leur province. Il demandera en outre que les codes civil et criminel de l’Ontario soient accessibles en français, comme ils le sont d’ailleurs au Québec et au Nouveau-Brunswick.
Outre les actions de désobéissance civile qui conduisent plusieurs individus en prison, le mouvement lance plusieurs autres initiatives, dont l’Opération-plaques et l’Ordre de la Varlope.
Au mois d’octobre 1975, le mouvement lance l’Opération-Plaques. On tente de convaincre les Franco-Ontariens de ne pas renouveler leurs plaques d’immatriculation automobile puisqu'aucun formulaire bilingue n'existe. L’activité de mobilisation atteint l’objectif principal : au mois de décembre 1975, le gouvernement ontarien annonce que des formulaires en français seront disponibles pour la demande de renouvellement de plaques d’immatriculation.
En janvier 1976, l’Ordre de la Varlope voit le jour. Il est décerné à certains membres qui ont participé à la reconnaissance du français et qui se sont opposés à l’administration unilingue anglophone de l’Ontario. Le 24 janvier 1976, dans la basse ville d'Ottawa, le prix est décerné à Philippe Landry, pour qu’il «puisse continuer à faire usage de cet outil fort utile qu’est la varlope pour aplanir les difficultés et arrondir les coins (carrés, soit dit en passant).»
Les appuis politiques et extérieurs
Les gens, comme en témoignent leurs appuis et leurs lettres ainsi que les articles de journaux, réagissent aux revendications du mouvement C’est l’temps! et débattent de la situation des francophones de l’Ontario sur la place publique et dans les médias. En plus de nombreux groupes qui l’appuient, le mouvement reçoit les encouragements de plusieurs personnalités politiques, notamment Jean-Robert Gauthier qui refuse de remplir un formulaire unilingue anglais de renouvellement de ses plaques d’immatriculation.
D’autres groupes, comme l’Association canadienne-française de l’Ontario joignent les efforts des jeunes de C'est l'temps! Même si les militants radicaux du mouvement trouvent les élites de l’Association canadienne-française de l’Ontario parfois trop conciliantes avec le gouvernement, il reste qu’Alain Mazet, président régional de l’Association canadienne-française d’Ottawa-Carleton, fait parvenir une lettre à John Rhodes, ministre des Transports et des Communications, pour faire suite à la lettre de Jacquelines Pelletier au sujet de permis de conduire bilingues.
De son côté, Rémy Beauregard, secrétaire général de l’Association canadienne-française de l’Ontario, envoie un télégramme à John Rhodes lui demandant ‘de préciser quand, exactement, le Gouvernement entend introduire le français dans le fonctionnement des cours de justice’.
Le Conseil de la vie française en Amérique envoie aussi des missives au premier ministre William Davis afin de demander la suspension des procédures intentées contre Gérard Lévesque. Le mouvement reçoit des lettres d’appui de plusieurs caisses populaires de l’Ontario français. Le Théâtre Action et le Théâtre d’la Corvée remettent des dons aux organisateurs du mouvement.
Enfin, d’autres individus non rattachés au groupe, comme Jean-Louis Adant (un immigrant belge) est attiré par le mode d’action du mouvement C’est l’temps! Le 9 juillet 1975, il fait parvenir une lettre à la cour provinciale d’Ottawa afin de dénoncer l’unilinguisme du système judiciaire ontarien.
La réponse du gouvernement et des parlementaires
De février 1975 à septembre 1975, les francophones associés au futur mouvement C’est l’temps! ne cessent de tourmenter le gouvernement de l’Ontario, soit pour exiger des permis de conduire bilingues, des contraventions bilingues, des formulaires de changement d’adresse bilingue, la publication des règlements municipaux en français et en anglais.
Certains politiciens sont particulièrement à l’écoute. Le 25 mars 1975, Albert Roy, député libéral d’Ottawa-Est, présente un projet de loi visant à modifier la Loi sur la Juridiction. Si adopté, le projet de loi permettra l’usage du français dans les cours de certaines régions. Au même moment, les premières contestations de contraventions sont publicisées. Le 7 avril 1975, Jacqueline Pelletier reçoit une lettre de Margaret Campbell, député de la circonscription de St. George pour le Parti libéral de l’Ontario, qui lui fait parvenir une copie du projet d’amendement à la Loi sur la Juridiction. Elle lui indique qu’elle a pris la même position qu’Albert Roy.
Du côté gouvernemental, c’est Roy McMurtry, élu député dans la circonscription d’Eglinton à Toronto pour le Parti progressiste-conservateur de l’Ontario, qui est le plus à l’écoute des revendications franco-ontariennes. Il est nommé Procureur général de la province en octobre 1975. Membre influent du gouvernement conservateur, il joue un rôle clé dans l’avènement du bilinguisme judiciaire en Ontario. C’est au bureau de Roy McMurtry au ministère du Procureur général de l’Ontario que les choses vont d'abord bouger dans le domaine de la justice et des services en français. La première initiative de McMurtry est la création, au mois de juin 1976, d’un projet-pilote de tribunal bilingue à Sudbury. Le mouvement C’est l’temps! est engagé envers ce projet depuis ses débuts. Le 24 février 1976, des représentants du mouvement (Céline Corriveau, Philippe Landry et Jacqueline Pelletier) ainsi que de l’Association canadienne-française de l’Ontario, de la Fédération des femmes canadiennes-françaises et de l’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens se rendent à Toronto.
Roy McMurtry va transformer l’ensemble du système judiciaire ontarien. Il donne suite à toutes les recommandations formulées dans le mémoire conjoint présenté par les groupes. Enfin, en 1984, soit huit ans après sa rencontre avec les membres du mouvement C’est l’temps!, il fait adopter la Loi sur les tribunaux judiciaires. La loi officialise le français et l’anglais comme langue des tribunaux en Ontario. Cette situation contraste avec les refus précédents du pouvoir ontarien et les emprisonnements spectaculaires des militants du mouvement C’est l’temps! au cours de l’année 1975.
La prison
Une vingtaine de personnes sont emprisonnées en 1975-1976. Aller en prison est éprouvant. Faire de la désobéissance civile, en 1975, représente une forme ludique de contestation. Les personnes qui vont en prison pour la cause du français ne traitent pas l’enjeu de façon désinvolte, mais ils réussissent à s’amuser en défiant la loi. Toutefois, aller en prison, c’est perdre sa liberté, même si ce n’est que pendant quelques heures. Une telle expérience laisse des marques profondes chez les militants.
Pour Philippe Landry, récipiendaire de l’Ordre de la Varlope :
L’emprisonnement du maire de Hull, Gilles Rocheleau, le 16 juillet 1976 est interprété comme un événement phare par le mouvement. Le maire de Hull sympathise avec le mouvement même s'il habite du côté québécois. Quelques mois avant l'élection du premier gouvernement du Parti Québécois, l'action de Gilles Rocheleau contribue à donner une dimension «nationale» aux revendications du mouvement.
Pour Alain Poirier , «le jour où Rocheleau est allé en prison c’a fait’ le CBC National. C’a fait’ le Globe and Mail. Là, tout à coup c’était plus une gang de p’tits illuminés euh, de Vanier puis d’Ottawa là.»
| Nom | Date | Nombre de jours |
|---|---|---|
| Jacqueline Pelletier | 13 juin 1975 | — |
| Lise Pellerin | 11 juillet 1975 | 5 jours |
| Michel Dubois | 18 septembre 1975 | 2 jours |
| René Marcotte | 2 octobre 1975 | 1 heure |
| Philippe Landry | 24 octobre 1975 | 2 jours |
| André Lafrance | 21 novembre 1975 | 2 jours |
| Guy Béland | 21 novembre 1975 | 2 jours |
| Jean-Guy Giroux | 21 novembre 1975 | 2 jours |
| Yves Langlois | 21 novembre 1975 | 2 jours |
| Lise Denault | — | 1 jour |
| Gisèle Laramée | 5 décembre 1975 | 1 jour |
| Raymond DesRochers | 10 décembre 1975 | 2 jours |
| Yvon Leblond | 29 janvier 1976 | 4 jours |
| Madeleine Pelletier | 30 janvier 1976 | 3 jours |
| Jean-Guy Doyon | 30 janvier 1976 | 3 jours |
| Gilles Gélineau | 30 janvier 1976 | 1 jour |
| Michelle Deshaies | 4 février 1976 | 1 jour |
| Lise Denault | 6-7 février 1976 | 3 jours |
| Jacqueline Pelletier | 20 février 1976 | 2 jours |
| Huguette Boisvert | 20 février 1976 | 2 jours |
| François Dufour | 23 avril 1976 | 2 jours |
| Marise Lalonde | 28 mai 1976 | 2 jours |
Le rôle des médias régionaux et nationaux dans la lutte et la publicisation des emprisonnements
La publicisation de l’action du mouvement est fondamentale, car elle permet également d’élargir l’espace de débat en Ontario à la question des services en français. Elle rejoint une dimension clé de son action, soit celle de participer de façon active et intense à la sensibilisation de la population francophone et ontarienne aux droits des Franco-Ontariens.
Les membres du mouvement C’est l’temps! publicisent leur discours au sein de l’espace médiatique francophone et ontarien. Le rôle des médias dans leur succès est essentiel.
Les journaux locaux, notamment, le journal Le Droit suit les actions et les activités du mouvement au quotidien. Les médias anglophones sont aussi très présents. La nouvelle des actions du mouvement trouvent même écho dans le New York Times du 7 décembre 1975.

